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Le syndrome de l’enfant calque

 

La pratique médicale nous amène parfois à nous interroger sur des sujets auxquels la faculté ne nous a pas préparés. Tel est le cas de ce que j’appellerai  le syndrome de l’enfant calque. Un syndrome trouvant son origine dans l’enfance, passant souvent inaperçu à cet âge, pour se révéler pleinement au-delà de l’adolescence.

 

 

Tout commence généralement par la naissance d’un enfant sourd dans une famille d’entendants. Rapidement confié aux équipes médicales et rééducatives, le monde s’organise autour de lui. On soigne sa surdité, on guérit sa mutité. On nous dit qu’il pourra s’intégrer comme un entendant. Et pour preuve, bon nombre de ces enfants se mettent à gazouiller, à babiller, et même à articuler de manière intelligible leurs premiers mots. La surdité ne semble plus qu’un lointain souvenir. Parfois même, ces petits sourds se mettent à vocaliser plus précocement que leurs frères ou sœurs entendants, qui n’ont pas eu la chance de bénéficier d’autant d’attentions rééducatives.

 

Plus tard, leurs institutrices maternelles témoignent que leur intégration est à ce point réussie, qu’on ne voit plus qu’ils sont sourds. La médecine voit là une preuve irréfutable qu’elle a gagné la bataille contre ce handicap épouvantable qu’est la surdité. Celle qui auparavant, conduisait à cette mutité tellement effrayante. La surdité n’a jamais effrayé personne, c’est la mutité qui faisait peur. C’est d’ailleurs d’abord en fonction de leurs capacités articulatoires que les petits enfants sourds sont jugés par leur entourage. Ils parlent ! La médecine les a fait entendre et parler. Nous verrons plus loin que ceux de ces enfants, victimes du syndrome de l’enfant calque, vocalisent le français, plus qu’ils ne le parlent.

 

L’ENFANT « COMME… »

 

Ces enfants sourds, nés dans des familles d’entendants francophones, articulent le français. Ils sont à l’image de leurs frères et sœurs entendants, ils peuvent même parfois faire de la musique. Je me suis toujours demandé pourquoi, l’initiation à des arts visuels, tels la peinture, le dessin, la danse, le théâtre ou d’autres, est si peu encouragée chez ces enfants, la musique - surtout symphonique, les percussions seraient trop simples - étant souvent présentée comme le summum de la réussite. Un peu comme s’il était plus glorieux de gravir l’Everest en marchant sur les mains. Comme si une entrée dans le Guinness book des records était synonyme de bonheur. On ne voit plus qu’ils sont sourds, ils ont complètement intégré le comportement des entendants, ils sont comme eux. C’est l’idéal de l’enfant « comme… ».

 

Les années passent et les difficultés scolaires apparaissent. Les efforts deviennent d’autant plus lourds, qu’il s’agit de surmonter une surdité dont tout laisse à penser qu’elle n’existerait plus. La vie s’organise « autour de », plutôt qu’« avec ». Le français est parfaitement scandé, parfois correctement écrit. Viennent alors les premières poussées d’hormones et les bouleversements qu’elles entraînent. Le parcours scolaire devient difficile, certains résistent mieux que d’autres. Parfois tolérée plus tôt, c’est souvent à cet âge, que la langue des signes fait son entrée. Suivant les cas, assumée en famille, pratiquée en cachette, d’autre fois avec fracas, dans un environnement peu préparé, elle envahit peu à peu l’espace et le temps. Il arrive qu’elle n’ait pas droit de cité du tout, ce qui nous conduit aux syndromes les plus sévères.

 

LA PORTE MAGIQUE

 

C’est à partir de ce moment de leur parcours, où leurs visites dans les Centres d’audiophonologie commencent à s’espacer, que nous rencontrons régulièrement pour la première fois ces jeunes adultes dont leur entourage dit souvent qu’ils sont bien intégrés. Notre unité d’accueil et de soins en langue des signes avait, fin 2006, une file de plus de 700 consultants. Parmi eux, notre équipe connaît aujourd’hui, plus d’une centaine de victimes à des degrés divers, de ce que j’ai appelé le syndrome de l’enfant calque. Aucun d’eux n’a rencontré la langue des signes avant l’adolescence, autrement que de manière très ponctuelle. Parfois on leur a proposé un ersatz linguistique appelé communication totale. C’est avec eux que nous avons reconstitué le parcours décrit plus haut. Leur histoire, leurs histoires, sont souvent terribles mais très proches. Ils viennent déposer chez nous, tout un « non dit », leur épopée.

 

Nous assistons parfois à des « coming out » terriblement émouvants, où les larmes coulent comme s’il s’agissait de déverser un trop plein. Ces situations sont les plus simples. Il en va tout autrement pour ceux qui continuent, parfois longtemps, à être ces calques d’entendants, inconscients de leur statut. Ils sont accueillis à l’hôpital par des collègues sourds, des intermédiateurs qui vont symboliquement leur prendre la main pour les aider à passer le pas de cette porte magique, qui sépare les déficients auditifs des Sourds. Pour combler cette distance qu’il y a entre avoir une surdité et être Sourd. Il n’est plus tel qu’on l’a rêvé. Il n’est plus seulement le fantasme d’autres qui le voyaient à leur image dans le miroir. Il l’a traversé, il est devenu lui-même. Ce passage ne se fait pas sans difficultés, certains se blessent sérieusement à cet instant. Certains restent comme bloqués dans l’entrebâillure, dans un équilibre instable qui dure parfois des années.

 

GLISSEMENT DU CALQUE

 

Toute leur manière d’être au monde est parfaitement calquée sur celle des entendants, mais elle reste un calque. C’est le glissement du calque sur l’original, qui nous semble parfois à l’origine d’une sorte de disjonction entre la langue scandée et la pensée. Même lorsqu’ils la maîtrisent mal, ils disent parfois mieux leurs symptômes en langue des signes qu’en français. Il n’est pas rare, dans notre unité, de voir des sourds venir exprimer en langue des signes, des plaintes qu’ils disaient autres en français. Parfois même, certains articulent sans voix, un discours différent de celui qui est signé (*). Nos collègues sourds, experts en lecture labiale, sont les premiers à le repérer. Comme s’il y avait une dislocation linguistique. Et cela, en dehors de toute pathologie proprement psychiatrique. Un peu comme si, ce qui était de l’ordre de l’intime, de l’inconscient, ne pouvait trouver un ancrage dans la langue vocalisée. Cette sorte de glissement du calque sur l’original est à l’origine de souffrances informulées et informulables, que notre travail nous amène à essayer d’entendre.

 

Entre le calque et l’original, il y a cette fluctuation, entre la réalité du langage, telle qu’envisagée par les linguistes, et les étapes du développement langagier décrites par les équipes médico-rééducatives, qui entendent ce qui a toute l’apparence du langage, sans en être l’incarnation. Si je livre aujourd’hui ces quelques réflexions inabouties, c’est dans l’espoir de susciter des réactions, des commentaires, des témoignages. Je viendrai les compléter prochainement par une série de descriptions plus illustratives.

 

Dr Benoît DRION

 

(*) « signé » pour « dit en langue des signes ».

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