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25 juin 2020 4 25 /06 /juin /2020 05:51

LES SOURDS ET LES MASQUES

Et s’il fallait parfois passer au rouge…

Depuis que les masques se sont imposés au quotidien, la vie des sourds s’est significativement compliquée. Tous ceux qui ont une diminution d’audition, couplent, souvent sans s’en rendre compte, la lecture labiale avec l’audition résiduelle. Cette problématique concerne donc toutes les personnes qui présentent un déficit auditif, quel que soit son niveau. Ce sont aussi les personnes âgées, les malentendants et en particulier les sourds, dits « oralistes », parfois porteurs d’un implant cochléaire, qui ont besoin d’associer la vision des lèvres, à l’audition.

Même parmi les locuteurs de la langue des signes, très nombreux sont ceux qui utilisent la lecture labiale en complément. Seuls ceux qui ont un excellent niveau de langue des signes, arrivent à se passer de ce complément, à condition que leur interlocuteur ait lui aussi, un excellent niveau de langue des signes. Ce qui limite évidemment les occurrences. Voilà donc ceux qui n’ont pas eu la chance d’être initiés précocement à la langue des signes, dans une situation bien complexe. Lorsque l’un des interlocuteurs (souvent l’entendant) n’est pas un parfait signeur et qu’il pratique plutôt un mixte de français signé et de langue des signes, la lecture labiale est nécessaire aussi. Inversement, de nombreux sourds, même lorsqu’ils signent avec un entendant, produisent des mouvements des lèvres, accompagnés de sons (parfois inintelligibles) et c’est l’ensemble qui permet que les interlocuteurs se comprennent.

Très vite, lorsque les masques sont apparus sur les visages, l’idée d’en fabriquer avec fenêtre ou hublot, qui permettent de voir les lèvres est apparue. Ce type de masques existait depuis longtemps aux USA et nous en avions importé bien avant le début de cette épidémie. Nous nous sommes donc mis à les utiliser très rapidement. Après trois mois, nous pouvons témoigner que cette solution est loin d’être salvatrice !

QUI PORTE LE MASQUE ?

Ce que certains oublient c’est que c’est surtout l’interlocuteur qui s’adresse au sourd qui doit porter ce type de masque. Le sourd qui va au supermarché et qui porte un masque avec un hublot, ne sera évidemment pas aidé pour converser avec la caissière, puisqu’elle ne porte pas ce type de masque. A cela, certains répondent qu’il faudrait que tout le monde porte ce type de masque. Cela me semble assez illusoire.

Même si le port de ce type de masque facilite partiellement la lecture labiale, il ne permet pas une vision optimale du visage. Or, la lecture labiale, ce n’est pas uniquement la vision du mouvement des lèvres, comme on pourrait le penser. Cela nécessite la prise en compte de l’ensemble des mouvements et expressions du visage. Encore faudrait-il que la vision des lèvres soit parfaite avec ces masques, ce qui est loin d’être le cas. Entre reflets lumineux sur le filtre pastique et buée, on est bien éloigné de la vision idyllique présentée sur les photos qui circulent.

MIEUX QUE RIEN ?

On aurait tendance à dire que c’est mieux que rien comme solution. Et là encore, je n’en suis pas certain. La vie des sourds est compliquée au quotidien et ils ont tous développé, pour se faire comprendre, des stratégies de communication qui leur sont propres, associant tour à tour articulation, mime, écrit, pointage, signes, mouvement des lèvres etc. Dans le sens inverse pour comprendre leurs interlocuteurs, les sourds utilisent aussi un mixte associant audition, lecture labiale, expressions du visage, mouvements etc. La stratégie la plus pertinente étant sans doute de signaler à son interlocuteur qu’on est sourd. Et le débat sur les masques se complique encore, puisque certains sourds disent aujourd’hui sur les réseaux sociaux, leur réticence à cette solution, disant qu’ils sont pires que tout, puisqu’ils les obligent à nouveau à focaliser sur la lecture labiale de leurs interlocuteurs.

LE PORT MASQUE N’EST PAS UNE FIN EN SOI

Pour toutes ces raisons, si les masques à fenêtres ou à hublots peuvent être une partie de la solution, ils sont très loin d’être la solution unique. A notre avis, il faut développer un ensemble de stratégies qui n’oublient pas l’essentiel. Et l’essentiel n’est pas le port du masque ! Ce qui importe, c’est de travailler dans des conditions permettant le respect des règles de distanciation physique. Bien entendu, lorsque deux interlocuteurs sont séparés par un vitrage, le porte du masque est inutile. Cela peut sembler évident, mais les messages récurrents sur l’importance du masque, font parfois oublier cela. Un patient sourd m’a raconté être allé à la banque, se trouver séparé du guichetier par une vitre blindée, ce dernier refusant de retirer son masque. Ailleurs, on m’a refusé catégoriquement, l’autorisation de converser avec un patient sourd, sans masque, mais au travers d’un vitrage. On me répète que les règles sont les mêmes pour tous les médecins (voir le patient avec un masque). Mais lorsqu’on a une pratique spécifique avec les sourds, c’est évidemment particulier. Cette interdiction n’est évidemment pas guidée par des raisons sanitaires, mais par une vision normalisatrice, respectueuse des règles, au-delà de toute logique. Ces personnes-là sont les mêmes, qui lorsqu’un feu rouge est en panne à un carrefour, attendent indéfiniment qu’il passe au vert. Personnellement, dans ces situations, je passe prudemment au rouge…

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