réflexions sur la surdité
Le travail auprès des citoyens sourds, locuteurs de la langue des signes, reconnue en France, depuis 2005, nécessite une double compétence : la compétence métier et la maîtrise de la langue des signes. Quelques exemples parmi des centaines : un enseignant qui enseigne à des enfants sourds doit être diplômé enseignant et doit être capable de délivrer son enseignement en langue des signes. Un assistant social qui travaille auprès du public sourd doit être qualifié assistant social et formé en langue des signes. Le raisonnement est le même pour un éducateur, un kinésithérapeute, un médecin, une infirmière, un psychologue, un directeur d’établissement pour sourds etc. Or, que se passe-t-il en réalité ? Ces métiers, qui pourraient être accomplis par des sourds locuteurs de la langue des signes, sont très majoritairement occupés par des entendants. Ces derniers pratiquant la langue des signes, de manière très variable, parfois parfaitement, souvent moyennement et quelquefois pas du tout. Pourquoi n’y-a-t-il pas plus de sourds qui exercent ces professions auprès du public sourd ?
Dans les multiples commissions, groupes d’« experts », comités de pilotage, groupes de travail, que ce soit au niveau national, régional, départemental, académique, ministériel ou autre, je suis surpris de constater qu’il n’y a jamais de sourd présent lorsqu’on parle d’eux et de leurs besoins. A de très rares exceptions près, ceux qui sont censés représenter les sourds à ces niveaux, qu’ils soient directeurs ou responsables de services pédagogiques ou médico-sociaux, sont toujours des entendants, à l’égo parfois surdimensionné, qui parlent au nom des sourds. Quand, de manière exceptionnelle, on convie un sourd à ces réunions, il est régulier que personne n’ait pensé à prévoir l’interprétation des échanges. Ceux qui réfléchissent (?) aux besoins des sourds, ne pensent même pas, au niveau de leur propre fonctionnement, à ce qu’il faudrait pour inclure les sourds ! Lorsqu’il m’arrive d’être convié dans ces cénacles de décideurs, je commence toujours par m’en étonner, avant de m’en irriter. Parfois, il m’arrive d’entendre dans ces réunions, certains de ces éminents représentants du monde académique, sanitaire ou médico-social, défendre des points de vue qui me semblent très éloignés de ce dont les jeunes sourds me disent avoir besoin. C’est désespérant.
Evidemment, il y a peu de sourds avec le niveau de formation nécessaire pour leur permettre d’accéder à ces cénacles décisionnels. Pourquoi ? C’est simple. Ceux qui décident de ce qu’il faut pour les sourds, n’envisagent pas l’organisation d’un système d’accompagnement adéquat pour permettre aux sourds de faire des études. La boucle est bouclée, le serpent s’est mordu la queue. Actuellement, lorsqu’un sourd veut, par exemple, faire des études d’infirmier (l’exemple peut être multiplié à l’infini pour tous les types d’études), il s’inscrit dans un IFSI, et doit ensuite, lui-même, trouver les moyens d’organiser l’accompagnement dont il a besoin. Lorsqu’il y arrive (bon nombre n’y arrivent pas !), il se retrouve seul dans son cours. Comme les moyens dont il dispose sont limités, il n’a pas l’accompagnement nécessaire pour tous les cours. Seul sourd, sans pairs avec qui échanger et avec une interprétation limitée, le challenge est souvent impossible à relever et les abandons sont fréquents.
Un grand nombre de sourds ont été bridés dans leur accès à la formation, simplement parce que l’accompagnement nécessaire pour qu’ils réussissent, leur a manqué. C’est scandaleux et le système se perpétue. Aujourd’hui, les rares qui réussissent à faire des études, ont des personnalités tout à fait hors-normes. A côté de ces individus exceptionnels, il en est quantité d’autres, que l’écrémage ultra-sélectif à l’œuvre, aura cassé précocement. Des moyens importants sont consacrés à l’organisation de formations pour les entendants qui veulent travailler auprès d’un public sourd. Si on consacrait les mêmes moyens à permettre à des sourds de faire des études, ce serait plus efficace, moins cher et beaucoup plus éthique ! Mais çà, c’est du rêve ? Cessons de consacrer de l’argent et les moyens de l’état, à entretenir une usine à gaz, et organisons systématiquement l’accompagnement nécessaire, pour permettre à plus de sourds de faire des études. Ils sont nombreux à avoir ce désir, or cela reste pour eux, un parcours du combattant, avec un taux d’abandon dramatiquement élevé. D’autres pays ont une politique réellement inclusive pour les sourds qui souhaitent faire des études, pourquoi pas ici ?
Des solutions existent. Elles pourraient consister à rassembler dans un même établissement, quelques sourds qui souhaitent faire des études d’infirmier, d’éducateur, de médecin ou autre, et prévoir l’organisation de l’interprétation ou des autres moyens d’accompagnement nécessaires, en mutualisant les moyens. Ce serait moins cher et plus efficace que ce qui se fait actuellement. Ce n’est pas tout. Une fois diplômés, il faut permettre aux sourds de gravir les échelons hiérarchiques. Malheureusement, comme nous l'avons déjà montré, leur présence est parfois dérangeante. Une infirmière doit pouvoir devenir cadre, un éducateur doit pouvoir passer le CAFDES pour prendre les commandes d’un établissement médico-social etc. Au cours des prochaines années, nous allons nous employer à défendre ce principe, que ce soit en France ou plus largement au niveau européen. Il faut préparer la génération des sourds qui prendront la place des décideurs actuels, qui prendront notre place ! Il faut créer un cercle vertueux, qui donnera aux sourds, accès à une vraie citoyenneté. Il faut travailler ensemble, pour que les sourds ne soient plus l’objet d’une attention bienveillante de professionnels entendants qui parlent en leur nom, mais qu’ils deviennent sujets et acteurs de leur destinée.