réflexions sur la surdité
Pour faciliter sa lecture, ce travail est publié en plusieurs articles, en voici le plan
(E) Fonctions assurées par l’Intermédiateur : (E.1) Interprète-relais;
(E.2) Educateur en santé ; (E.3) Educateur thérapeutique, informateur ;
(E.4) Expert linguistique, « orthosigniste » ;
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Intermédiateur en langue des signes,
un nouveau métier ?
Le travail en binôme interprète/intermédiateur,
une nouvelle pratique nécessaire !
Présentation faite le 19 novembre 2009
au Colloque International sur les Langues des Signes à l’Université de Namur (Belgique)
Drion Benoît1, Planchon Denis2, Boone Jennifer3, Samoy Elise4
Unité d’Accueil et de Soins en Langue des Signes – Groupe Hospitalier de l'Institut Catholique de Lille
Réseau Sourds & Santé – Nord-Pas de Calais
1. Médecin coordinateur
2. Expert linguistique, intermédiateur
3. Monitrice-éducatrice, intermédiatrice
4. Podologue, intermédiatrice
| Depuis le début des années 2000, des Unités d’Accueil et de Soins en Langue des Signes (UASLS) existent au sein d’hôpitaux de 12 régions françaises. L’Unité installée dans le Nord a développé le réseau Sourds & Santé, qui étend son action à l’ensemble de la région. Le réseau comprend notamment 7 collègues sourds (« intermédiateurs »), aux qualifications diverses. Leur principale fonction est celle d’interprète-relais, en binôme avec un interprète. Une fonction qui est similaire à celle des Certified Deaf Interpreters (CDI) décrits dans les pays anglo-saxons. Leur nécessité témoigne du degré de carence linguistique moyen à sévère, d’une importante proportion de sourds adultes. A la différence des CDI, les intermédiateurs font partie du personnel hospitalier et assurent toute une série d’autres fonctions : éducateur en santé, éducateur thérapeutique, expert linguistique (« orthosigniste »), assistant de consultation, formateur, animateur, accueillant, éducateur et travailleur social. Ce métier émergeant nécessite aujourd’hui une vraie reconnaissance et une formation spécifique qui restent à organiser. |
| Sign language speaking reception/admission and health care units have existed in 12 regions of France since the early 2000s. The unit installed in the north of France has developed a network « the Deaf and Health » which covers the entire region. The network includes 7 deaf health care workers (known as « intermediateurs ») with various qualifications. Their main function is to be a relay interpreter in combination conventional sign language interpretation, which is a service similar to that of a Certified Deaf Interpreter (CDI) as described in the English speaking world. The need for the CDI interpretation service, reflects the mild to severe language deprivation of a significant portion of deaf adults. In contrast to the CDI however, the « intermediateurs » are part of the hospital staff and they provide a range of other functions including: health educator, therapeutic educator, language expert (« sign language therapist ») and social worker. This currently emerging, enhanced interpretation work requires serious recognition and specific training that needs to be organized systematically. |
A. Le Contexte français
Dans la foulée de la création d’Unités d’Accueil et de Soins en Langue des Signes (UASLS) dans des hôpitaux de 12 régions françaises[1], l’Unité installée au sein du Groupe Hospitalier de l’Institut Catholique de Lille depuis 2002, a développé un réseau de santé[2] à partir de 2005 : le réseau Sourds & Santé[3]. Son objectif est de permettre aux patients sourds qui s’expriment en langue des signes, d’avoir recours aux soins dans les modalités linguistiques qu’ils souhaitent, avec n’importe quel professionnel de santé de la région Nord-Pas de Calais (notamment via la mise à disposition d’interprètes[4], travaillant éventuellement en binôme avec un « intermédiateur »). Le réseau permet aussi de bénéficier d’un accompagnement social, de soutien psychologique et d’éducation à la santé en langue des signes.
Dans le cadre du réseau, le principal partenaire de l’UASLS de Lille est l’association SourdMédia[5] ; les autres étant la Fédération Nationale de Sourds de France[6] qui représente ses usagers, l’Union Régionale des Médecins Exerçant à titre Libéral[7] du Nord-Pas de Calais et les Centres Hospitaliers d’Arras[8], Valenciennes[9] et Dunkerque[10], où le réseau tient des permanences, permettant une couverture géographique optimale de la région.
Le nombre de sourds s’exprimant en langue des signes est estimé à 2500 pour le département du Nord (1/1000ème de la population). En 2009, la file active annuelle du réseau Sourds & Santé atteignait 916 personnes, sur un total de 1463 inscrits depuis sa création. Plus de 20000 interventions individuelles ont été comptabilisées. 1284 consultations de médecine générale directement en langue des signes ou avec interprète, 1558 interprétations (chez des professionnels de santé, essentiellement chez des médecins spécialistes), 3848 interventions d’intermédiateur ; le reste étant constitué surtout par des entretiens avec un travailleur social directement en langue des signes (9797), avec une psychologue directement en langue des signes (2749) ou d’autres interventions encore (accompagnements lors d’explorations fonctionnelles, d’hospitalisations, accompagnements éducatifs etc.).
Les équipes des UASLS, coordonnées par un médecin capable de recevoir des patients directement en langue des signes, comprennent des interprètes, des travailleurs sociaux, des psychologues, du personnel administratif et incluent nécessairement un certain nombre de professionnels sourds[11]. Les qualifications de ces derniers sont variables d’une UASLS à une autre. Ils peuvent être aide-soignant, aide médico-psychologique, éducateur spécialisé, moniteur-éducateur, psychologue, travailleur social, formateur en langue des signes ou d’autres qualifications paramédicales ou éducatives. Comme nous le verrons plus loin, bien qu’aucune de ces formations ne soit totalement adaptée au travail qu’ils sont réellement amenés à faire sur le terrain, posséder une de ces qualifications est actuellement incontournable s’ils souhaitent une titularisation comme membre du personnel hospitalier.
B. Définition de l’intermédiation
Le terme d’« intermédiation[12] », s’est imposé depuis quelques années dans le cadre des UASLS et fait l’objet d’une brève description dans une circulaire ministérielle[13]. Auparavant, la notion d’« intermédiation culturelle » avait muri depuis plusieurs années en matière de justice, permettant la prise en compte de la différence culturelle entre un justiciable d’une autre culture, pratiquant une langue étrangère, et l’institution judiciaire ; en abordant sans le nier, le tabou de l’altérité. Alors qu’un certain nombre de services d’interprétation ou de traduction (entre langues orales), enrichissent parfois leurs services d’« intermédiation linguistique », permettant d’ajouter, à leur travail, une dimension plus proche des particularités linguistiques et culturelles du public cible.
En France, le concept d’« intermédiation culturelle » a surtout été réfléchi par le Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris, qui l’a développée au sein des juridictions pour mineurs depuis 1997[14]. Dans les écrits sur l’intermédiation en justice[15], il n’est nulle part question des sourds et pourtant la description qui en est faite est largement transposable. L’intermédiation y est décrite comme « l’ombre portée d’une partie chez l’autre, en charge d’expliquer ce que l’autre attend et pourquoi il l’exprime ainsi ». En paraphrasant cet auteur dans le domaine qui nous occupe, on peut dire que l’intermédiateur « doit disposer d’une compétence de compréhension très développée car il n’est pas traducteur d’un message. Il est l’interprète des conceptions et représentations d’un « monde » [celui des sourds], au profit d’un autre « monde » [celui de la médecine et des entendants], et réciproquement (…). Il doit parler la langue d’usage quotidien des familles ou une langue de large communication qu’elles maîtrisent et dans laquelle elles peuvent énoncer leur point de vue. »
Plus particulièrement dans le domaine de la santé, la médiation interculturelle fait également l’objet de réflexion, lorsqu’elle s’adresse à des patients entendants originaires d’autres cultures[16]. Certains aspects de ce travail se rapprochent conceptuellement, de ceux qui sont envisagés à destination des patients sourds, notamment lorsque ces médiateurs interculturels se font « traducteurs de signification »[17], plus que « traducteurs de langues ».
C. Culture sourde
Pour construire un pont entre deux cultures, encore faut-il qu’il y ait cultures ! S’agissant des sourds, le fait culturel est aujourd’hui incontestable. Bernard Mottez fut le premier en France, dès les années 70, à circonscrire la réalité sourde. Ses écrits, d’une remarquable clairvoyance, aujourd’hui heureusement rassemblés[18], constituent la référence incontournable à qui veut comprendre d’où viennent ces sourds qui affluent dans les UASLS, répondant de fait, à la question de leur existence, posée par Mottez, alors que la médecine médico-rééducative continue de la nier. C’est sa description de cet autre « monde », d’où proviennent les intermédiateurs, qui aujourd’hui ouvre les portes des hôpitaux aux sourds et à la langue des signes. Bien plus tard, d’autres auteurs[19], ont repris et développé son travail. C’est ce monde qu’il nous arrive d’apercevoir de l’autre côté du miroir[20].
« Lorsqu’un sourd rencontre pour la première fois un autre sourd (…) c’est (…) tout de suite, comme s’ils se connaissaient depuis une éternité. Le dialogue est immédiat, direct, facile. »[21]. C’est qu’en plus de partager une même langue, même s’ils ne se connaissent pas, ils partagent un vécu commun, une manière d’être au monde qu’ils sont seuls à vivre et qui est proprement inimaginable pour les entendants. La vision cliché de « monde du silence » que ces derniers imaginent est là pour nous rappeler à quel point le fossé qui les sépare des sourds est profond. Or, lorsqu’il s’agit d’intermédiation, il s’agit toujours, précisément de faire un pont entre cette perception, et la réalité de la culture des sourds. Et seul celui qui appartient à cette culture est apte à le faire. Un danger guette cependant l’intermédiateur. C’est celui de dédouaner le professionnel entendant de toute adaptation pédagogique de son discours. Ce risque ne peut être évité que par une vraie collaboration avec les différents professionnels, permettant un réajustement permanent de son degré d’intervention.
D. L’intermédiation, un nouveau métier ?
Avant de s’imposer sur le terrain comme une nécessité, ce choix d’intégrer des sourds dans les UASLS n’a pas toujours été évident à concrétiser. Peu de sourds étaient diplômés et leur faciliter l’accès à certaines études ou leur permettre de s’inscrire dans une démarche de Validation des Acquis de l’Expérience[22] constitue aujourd’hui encore une étape nécessaire. Dès sa création en 2002, l’UASLS de Lille a fait le choix d’engager deux collègues sourds, rejoints deux ans plus tard par un troisième. Aujourd’hui, huit sourds travaillent au sein du réseau Sourds & Santé (7 assurent notamment une fonction d’intermédiation et l’une est psychologue). Cette équipe, aux compétences multiples, en est aujourd’hui le moteur principal.
Leur pratique tisse peu à peu les contours d’un nouveau métier ou d’une nouvelle fonction (le débat reste ouvert) que nous présentons ici : l’intermédiation. Un travail, dont une des principales caractéristiques est de nécessiter la pratique fluide de la langue des signes, maîtrisée pratiquement comme première langue, mais auquel aucune des formations citées ne prépare pleinement. Seule la pratique en réseau, permet en fonction de leur expertise respective, une répartition naturelle des tâches entre ces sept collègues, dont la multiplicité des profils constitue un atout considérable. Cette situation est particulière au fonctionnement en réseau dans le Nord-Pas de Calais. Un intermédiateur y est plus particulièrement habitué à travailler en santé mentale[23], un autre dans le domaine du diabète ou de l’alimentation[24], une autre en matière de podologie[25], un autre encore pour tout ce qui a trait à l’évaluation neurolinguistique ou cognitive des sourds[26] etc.
Une partie seulement des fonctions assurées dans les UASLS par les intermédiateurs correspondent à ce que nous pourrions qualifier d’« interprète-relais » et apparaissent similaires au travail des « Certified Deaf Interpreters (CDI)[27] » ou « Deaf Communication Specialist[28] » décrits dans les pays anglo-saxons, où une procédure de validation et un registre des CDI existent, de même qu’un code de déontologie[29], tout cela depuis le siècle dernier. Avec cette différence notable que les CDI sont généralement rattachés à un service d’interprète, alors que les intermédiateurs font partie du personnel hospitalier ou travaillent dans le cadre de réseaux de santé[30].
Suite :
(E) Fonctions assurées par l’Intermédiateur : (E.1) Interprète-relais
(E.2) Educateur en santé ; (E.3) Educateur thérapeutique, informateur
(E.4) Expert linguistique, « orthosigniste »
[2] « Réseau de santé », au sens des articles L.6321-1 et L.6321-2 du code de la santé publique : « Les réseaux de santé ont pour objet de favoriser l'accès aux soins, la coordination, la continuité ou l'interdisciplinarité des prises en charge sanitaires, notamment de celles qui sont spécifiques à certaines populations, pathologies ou activités sanitaires. Ils assurent une prise en charge adaptée aux besoins de la personne tant sur le plan de l'éducation à la santé, de la prévention, du diagnostic que des soins. Ils peuvent participer à des actions de santé publique. Ils procèdent à des actions d'évaluation afin de garantir la qualité de leurs services et prestations. Ils sont constitués entre les professionnels de santé libéraux, les médecins du travail, des établissements de santé, des groupements de coopération sanitaire, des centres de santé, des institutions sociales ou médico-sociales et des organisations à vocation sanitaire ou sociale, ainsi que des représentants des usagers. »
[4] Lorsque nous écrivons «interprète» dans ce texte, il s’agit d’interprètes français-langue des signes française (LSF), titulaires d’un Master d’interprétariat français-LSF délivré par une Université Française.
[5] Outre sa participation au réseau Sourds & Santé, l’association SourdMédia gère un Service d’Accompagnement à la Vie Sociale (SAVS) financé par le Conseil Général du Nord et un Service d’Appui à l’Emploi (SAE) financé par l’AGEFIPH.
[6] http://www.fnsf.org/fnsf/
[7] http://www.urmel.fr/download/reseaux.pdf
[8] http://etablissements.hopital.fr/annuaire_service.php?id=36379
[9] http://www.ch-valenciennes.fr/les-reseaux-sante.html
[10] http://www.ch-dunkerque.fr/dynPopup00011912.asp?id_asso=1249
[11] Circulaire DHOS/E1/2007/163 du 20 avril 2007 (p.17) (http://www.sante.gouv.fr/htm/dossiers/sourds/circulaire_163_200407.pdf)
[12] Le choix des termes « intermédiation » et « intermédiateur », plutôt que ceux de « médiation » et « médiateur » s’est imposé. Notamment, parce qu’en milieu hospitalier, les services de médiation et les médiateurs ont vocation de résoudre les conflits d’ordre financier ou médical, entre les patients et l’institution. Parler de médiateur pour cette nouvelle fonction hospitalière occupée par les sourds, aurait nécessairement prêté à confusion, avec deux fontions très différentes portant le même intitulé. C’est ce qui a, en grande partie, motivé le choix du terme « intermédiateur », dont nous verrons finalement la pertinence.
[13] Circulaire DHOS/E1/2007/163 du 20 avril 2007 (p.8) (http://www.sante.gouv.fr/htm/dossiers/sourds/circulaire_163_200407.pdf)
[14] Younès C., Le Roy E. Médiation et diversité culturelle, pour quelle société ? Ed. Karthala. Paris 2002.
[15] Le Roy E. Juridicités. Approche du droit au laboratoire d’anthropologie juridique de Paris. Cahiers d’anthropologie du droit – Hors Série 2006
[16] Sekkouri R. Médecine transculturelle – Les soins de santé pour les patients de pays islamiques. Patient Care. Juin-Juillet 2004. (pp.17-21).
[17] Sekkouri R. Le rôle du médiateur interculturel. Patient Care. Juin-Juillet 2004. (pp.23-26).
[18] Mottez B. Les Sourds existent-ils ? Textes réunis et présentés par Andrea Benvenuto. Ed. L’Harmattan, Paris 2006.
[19] Delaporte Y. Les sourds, c’est comme çà. Ed. Maison des sciences de l’homme, Paris 2002.
[20] Drion B., La traversée du miroir. In Ethique et implant cochléaire, que faut-il réparer ?, Presses Universitaires de Namur, 2006. (pp. 21-35). [21] Laborit E. Le cri de la mouette. Ed. Robert Laffont, Paris 1994 (p.120)
[22] http://www.vae.gouv.fr/
[23] Salhi W. Médiation en santé mentale. La lettre du réseau Sourds & Santé, Hors-série - Juin 2009, 11-14. (http://www.ghicl.fr/documents/lettredureseau.pdf)
[24] Drion B. Sourds de naissance et diabète, la langue des signes s’impose ! Equilibre 271, 26-29.
[25] Samoy Elise. Le rôle du podologue dans la prise en charge du pied diabétique. Mémoire de podologie ; Institut Supérieur de Podiatrie, CHU Brugmann, Bruxelles, Année académique 2001-2002.
[26] Drion B., Crinquette C., Meurant L., Planchon D. Adaptation du Mini-Mental State Examination en Langue des Signes (MMS-LS) et modalités d’évaluation préalable du niveau linguistique en Langue des Signes. La lettre du réseau Sourds & Santé, Hors-série – Juin 2009, 21-23. (http://www.ghicl.fr/documents/lettredureseau.pdf)
[27] Gulati S. (2003) Psychiatric Care of Culturally Deaf People. In. Glickman Niel S., Gulati S. (Ed.), Mental Health Care of Deaf People. A culturally Affirmative Approach. (pp. 33-107). Lawrence Erlbaum Associates, Publishers, London.
[28] Glickman Niel S. Do You Hear Voices ? Problems in Assessment of Mental Status in Deaf Persons With Severe Language Deprivation. J. Deaf Stud. Deaf Educ. 12:127-147, 2007
[29] http://www.rid.org/UserFiles/File/pdfs/120.pdf
[30] Voir réf. 2.