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réflexions sur la surdité

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Intermédiateur en langue des signes, un nouveau métier ? (4ème partie)

 Pour faciliter sa lecture, ce travail est publié en plusieurs articles, en voici le plan 

 

(A) Le contexte français ; (B) Définition de l’intermédiation ; (C) Culture sourde ; (D) L’intermédiation, un nouveau métier ?

(E) Fonctions assurées par l’Intermédiateur : (E.1) Interprète-relais ;

(E.2) Educateur en santé ; (E.3) Educateur thérapeutique, informateur ;

(E.4) Expert linguistique, « orthosigniste » ;

(E.5) Assistant de consultation ; (E.6) Formateur ; (E.7) Animateur ; (E.8) Accueillant, accompagnant ; (E.9) Etc.

(F.) Conclusions

 

E.4.   Expert linguistique, «orthosigniste»

 

L’intermédiateur intervient seul en direct, avec le soutien d’autres professionnels ; son travail avec eux nécessitant la présence d’un interprète.

 

Pour une série de fonctions, l’intermédiateur fait office d’expert linguistique[1]. Ce travail nous semble faire partie intégrante du travail de l’équipe d’intermédiation tel qu’il s’organise sur le terrain, la répartition des tâches se faisant, lorsque l’équipe est assez nombreuse, en fonction des qualifications de ses membres.

 

Le travail sur la langue

 

Ce travail d’expertise linguistique, comprend bien entendu l’animation des réunions où nous travaillons en et sur la langue des signes. Ce travail porte sur la manière de faire passer certains concepts de santé peu maîtrisés, en langue des signes. Une langue ne peut véhiculer que des concepts qui sont partagés par ses locuteurs. Or les sourds et leur langue ayant été longtemps exclus du monde médical, il est une série de concepts indispensables à la pratique en milieu médical, qu’il faut pouvoir expliquer. Les linguistes savent que même lorsqu’une langue n’a pas, au temps T, dans son lexique, la traduction d’un terme, rien n’empêche d’en exprimer le concept. C’est en « brassant » la langue entre professionnels de la santé signants et intermédiateurs, que peu à peu, la langue s’enrichit et que des néologismes apparaissent.

 

Pensons à des termes comme « séropositif », « hormones », « intermédiateur », « canicule », « grippe aviaire », « accident vasculaire cérébral », « aphasie », pour ne citer que ceux-là, tous ces signes sont aujourd’hui devenus routiniers en langue des signes, or ils sont tous des néologismes apparus au cours des dix dernières années, précisément par ce travail de brassage de la langue et d’échanges quotidiens entre professionnels de la santé et intermédiateurs. Inversement, parfois il s’agit de « corriger » certaines représentations imagées de problèmes de santé, qui entraînent des malentendus.

 

Trois exemples permettront de comprendre. Certaines femmes sourdes signent le mot « aménorrhée[2] » en représentant un niveau de sang qui monte dans le ventre, alors que bien entendu, il ne s’agit pas de cela. Certains hommes sourds signent « prostate » de la même manière qu’« érection ». Lorsqu’il s’agit de leur enlever cet organe, on comprend le malentendu qui en découle. Le mot « diabète » se signe de plusieurs manières, dont au moins deux entraînent des malentendus[3]. Il est parfois signé en montrant visuellement une glycémie capillaire faite au bout du doigt, d’autres fois, en représentant l’injection d’insuline faite avec un stylo. Dans ce cas, le patient qui ne suit pas son diabète par glycémie capillaire ou qui ne le traite pas avec de l’insuline ne se sent pas concerné[4], même s’il est diabétique.

 

La force iconique peut induire des malentendus et il importe d’en tenir compte lors du travail linguistique évoqué plus haut. C’est pourquoi, dans le travail des UASLS, il est fondamental que des temps de discussion sur des sujets de santé divers, soient organisés en langue des signes régulièrement. C’est à ce prix que la langue des signes s’enrichit d’année en année de concepts qui permettent finalement de mieux soigner, car de mieux expliquer.

 

L’évaluation neurolinguistique

 

L’expertise linguistique est également requise pour tout ce qui concerne l’évaluation neurolinguistique des patients. La présence active d’un sourd avec une parfaite maîtrise de la langue des signes est nécessaire pour permettre l’évaluation d’un patient qui présente, par exemple, une aphasie en langue des signes. Le travail en partenariat avec les professionnels spécialisés dans ce type d’évaluation (neuropsychologues, neurologues, orthophonistes) est indispensable et pas toujours facile à proposer. Or, en l’absence de ce type de collaboration, nous pouvons témoigner qu’on assiste régulièrement aux hypothèses diagnostiques les plus farfelues et aux propositions de prise en charge les plus incongrues.

 

D’une manière générale, aucun des professionnels cités n’a eu dans sa formation la moindre introduction aux langues des signes et aux aspects neurolinguistiques liés à la pratique d’une langue visuelle. Et aucun n’a l’occasion de se faire une pratique dans ce domaine. Si les sourds signants constituent 1/1000ème de la population, on peut formuler l’hypothèse qu’1/1000ème des aphasiques présentent une aphasie en langue des signes. Quel neurologue voit 1000 aphasiques au cours de toute sa carrière ? Quel neurologue possède une expertise lorsqu’il s’agit d’évaluer, sur un plan neurolinguistique, un patient sourd signant avec une agénésie du corps calleux, alors qu’à ce jour, ce type de cas n’a jamais été décrit dans la littérature scientifique ? C’est alors aux équipes des UASLS, et en particulier aux intermédiateurs, d’apporter peu à peu, aux professionnels concernés par ces problèmes, les éléments qui leur permettent de comprendre et de les intégrer dans leur analyse. Leur travail s’apparente dans ces situations à ce qu’on pourrait attendre d’un « orthosigniste », ce néologisme que nous proposons, se construisant sur le modèle d’« orthophoniste ». On pourrait dans certains cas proposer aussi un néologisme du genre « neurosignopsychologue ».

 

L’évaluation cognitive ou psychométrique

 

Il en va de même en ce qui concerne l’évaluation cognitive des sourds qui s’expriment en langue des signes. A ce jour, il n’existe pratiquement aucune échelle d’évaluation cognitive ou de tests psychométriques qui aient été conçus et validés en langue des signes. Or un simple transcodage en langue des signes, de tests conçus et validés initialement en langue orale, s’avère très peu pertinent[5], pour toute une série de raisons que nous ne pouvons développer ici. La création, de novo, de tests de cette nature, ou l’adaptation en langue des signes de tests existant en langue orale, ne peut se faire que moyennant une collaboration étroite avec des sourds ayant une maîtrise fine de la langue des signes.

 

Nous travaillons actuellement[6] à l’adaptation du MMSE (« Mini-Mental State Examination »[7]) en langue des signes : le MMS-LS[8]. Le MMSE, qui attribue un score sur 30 points, est utilisé en routine par les médecins pour le dépistage des démences. Ce dépistage est important puisqu’il existe aujourd’hui des traitements permettant de retarder la détérioration cognitive des patients. Ce test, conçu initialement en anglais, est utilisé dans toutes les langues orales, moyennant simple traduction. Les langues des signes étant des langues visuo-gestuelles, avec leurs spécificités linguistiques propres[9], une simple traduction en langue des signes du MMSE, ne nous est pas apparue pertinente. Nous avons travaillé à une adaptation en langue des signes (MMS-LS) du MMSE aux contextes culturel et linguistique des sourds. Ce MMS-LS doit aujourd’hui être validé. Compte tenu de l’inhomogénéité linguistique de la population des sourds[10] et s’agissant d’évaluer le niveau cognitif des patients et pas leur niveau linguistique (un patient testé en langue des signes peut répondre erronément aux questions parce qu’il ne connaît pas assez la langue des signes), il importe de déterminer préalablement à un test à passer en langue des signes, si le patient a un niveau suffisant en cette langue. Il convient donc de scorer celui-ci. A ce jour, aucun test utilisable dans un tel cadre n’existe[11] et une partie du travail consiste à en créer un. Pour ce type de travail, les neurologues, neuropsychologues et linguistes partenaires, nécessitent impérativement l’expertise linguistique des intermédiateurs.

 

La prise en charge des enfants sourds

 

Bien sûr cette expertise linguistique serait la bienvenue dans la cadre de l’accueil précoce d’enfants sourds. Mais dans les centres spécialisés, même si les sourds y sont souvent présents, ils n’ont aucun droit au débat[12] et ne sont jamais reconnus pour leur expertise, au même titre que les autres professionnels[13]. Alors qu’ils sont les seuls à avoir une connaissance intime de la surdité et de la seule langue qu’un enfant sourd puisse naturellement maîtriser, ils sont cantonnés à des rôles subalternes et des statuts précaires.

 

Suite :

(E.5) Assistant de consultation ; (E.6) Formateur ; (E.7) Animateur ; (E.8) Accueillant, accompagnant ; (E.9) Etc.

(F.) Conclusions

 



[1] La qualification minimale qui leur est généralement proposée est le DPCU « Spécialisation d’enseignement de la langue des signes française », proposé par l’Université Paris 8. A nouveau, comme c’est le cas pour les autres formations évoquées, celle-ci n’est pas parfaitement adaptée à l’ensemble des fonctions confiées aux intermédiateurs. (http://www.fp.univ-paris8.fr/Specialisation-d-enseignement-de)

[2] « Aménorrhée » signifie ne plus avoir de menstruations (règles).

[4] La majorité des diabétiques de type II sont dans cette situation.

[5] Cromwell J. Deafness and the art of psychometric testing. The Psychologist. 2005;18(12):738-740.

[6] Travail de recherche MMS-LS. In. Etat des lieux de l’activité en 2008 des Unités d’Accueil et de Soins des Patients Sourds en Langue des Signes. DHOS Août 2009 (p.14) - http://www.sante-sports.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_activites_patients_sourds_2009.pdf[7] Folstein MF, Folstein SE, McHugh PR. Mini-Mental State. A practical methodology for grading the cognitive state of patients for the clinician. J. Psychiatr Res 1975;12:189-98.

[8] Drion B., Crinquette C., Meurant L., Planchon D. Adaptation du Mini-Mental State Examination en Langue des Signes (MMS-LS) et modalités d’évaluation préalable du niveau linguistique en Langue des Signes. La lettre du réseau Sourds & Santé, Hors-série – Juin 2009, 21-23. (http://www.ghicl.fr/documents/lettredureseau.pdf)

[9] Bondel M, Tuller L. Langage et surdité. Recherches linguistiques de Vincennes. 2000;29:5-156.

[10] Risler Annie. Comment s’expriment les sourds ? Le bilinguisme des sourds. La lettre du réseau Sourds & Santé, Hors-série - Juin 2009, 18-20. (http://www.ghicl.fr/documents/lettredureseau.pdf)

[11] Haug T. Review of Sign language Assessment Instruments. Sign Language & Linguistics. 8:1/2 :59–96, 2005.

[12] Zegers de Beyl Y. Eduquer un enfant sourd : l’épreuve de l’origine. Surdités 1:63-74, 1999. (pp.71-72).

 

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